Alice, les derniers outrages au mythe

Depuis maintenant plus de 30 ans, les contes pour enfants sont sous haute surveillance. Les psychiatres les décortiquent, la télé les adaptent en dessins animés pour remplir leurs cases jeunesses, le cinéma les modernisent et les romanciers qu'en font ils ? Voici un début de réponse avec le livre de Georges-Olivier Châteaureynaud.

De l'autre côté d'Alice contient trois nouvelles qui ne sont liées qu'indirectement aux contes qu'ils citent en références. Châteaureynaud en profite pour leurs donner une résonance réaliste et glaçante.
La première nouvelle s'intéresse à Charles Ludwige Dogson (le vrai nom de Lewis Carroll) et à son vice inavouable, la seconde à une adaptation théâtrale de Peter Pan par un riche excentrique, la dernière elle inverse l'histoire de Pinocchio, le petit garçon se fabrique un père. Les nouvelles liées à Alice au pays des merveilles et à celle de Peter Pan ont déjà été publiés au éditions Mnémos dans des recueils de nouvelles : Mission Alice [2004] et Les ombres de Peter Pan [2004].

"Un dernier mot : Carroll, Barrie, Collodi ont écrit délibérément pour les enfants Pour autant ces trois histoires inspirées de leurs oeuvres ne devraient pas être mises entre des mains trop jeunes" Georges-Olivier Châteaureynaud.

De l'autre côté d'Alice (ce drôle de Lewis Carroll) : Lewis Carroll inventât les aventures d'Alice au pays des merveilles pour faire plaisir à un petite fille, Alice Lidell (photo sur la couverture), mais sa mère se méfiait de Lewis Carroll. Elle trouvait qu'il aimait trop la compagnie de sa fille de 10 ans, elle finit par lui interdire de la voir. Châteaureynaud débute son histoire à ce moment précis, Charles Ludwige Dogson ne se remet pas de cette "rupture" et se rend dans le quartier de Withechapel pour y trouver une "fille", pré-pubère, de préférence. Je vous laisse deviner pourquoi.
Angus Lamb (un autre Peter Pan) : Angus Lamb souhaite vivre son rêve, être Peter Pan. Il décide de monter sa propre version de la pièce de James Barrie , "Peter Pan". Il faut dire qu'avec son physique de bodybuilder en collant vert et sa quarantaine d'année, il est parfait pour le rôle =). Bella, une jeune actrice, a été choisie pour interprétée le rôle de Wendy et c'est à travers son regard que l'on suit le déroulement de la pièce. Pourtant tout n'est pas aussi simple Angus Lamb est atteint d'une maladie bien connue des fans de Michael Jackson : le syndrome de Peter Pan.
Épinoche et Smadjo (un sacré Gepetto) : Épinoche est un petit garçon sérieux et studieux qui vit seul sur le toit d'un immeuble. Il est très entourée, de femmes principalement, mais il rêve d'un père. Quand un magasin de prêt à porter pour homme se débarrasse d'un de ses mannequins, Épinoche le récupère. Il le baptise Smadjo. Dans la nuit une fée donne vie au mannequin. Dés Le lendemain, Épinoche se rend compte que Smadjo n'est pas le père idéal qu'il aurait souhaité. Son nouveau père se soûle et fréquente des femmes de petites vies. Épinoche va réagir et la fée, elle aussi, va en subir les conséquences.

Ces trois nouvelles sont plus ou moins digestes. Celle d'Alice est insupportable à lire, le thème est révoltant et me donne la nausée, plus convenue celle de Peter Pan recèle des perles de noirceurs malgré un début humoristique, l'adaptation inversée de Pinocchio est la plus réussie, malgré un Épinoche tête à claques, elle mérite une lecture pour sa vision moderne et sa fin provocatrice.

"De l'autre côté
d'Alice", Georges-Olivier Châteaureynaud, Edition Le Grand Miroir [2007], 105 pages.

Les Belles Endormies


" -Et veuillez évitez, je vous prie, les taquineries de mauvais goût ! N'essayez pas de mettre les doigts dans la bouche de la petite qui dort ! ça ne serait pas convenable ! " recommanda l'hôtesse au vieil Eguchi
Les "Belles Endormies", une maison ou des hommes d'un certain âge payent pour dormir aux cotés de jeunes filles. J'ai bien dit dormir, car dans ce livre, il n'est pas question de sexe mais plutôt de nostalgie, du temps qui passe et des femmes qui ont marquées la vie d'un homme. Il y a du Suskind (le parfum) et du Proust (à la recherche du temps perdu) dans ce livre.

Eguchi a 67 ans quand il se rend pour la première fois aux belles endormies, sur les conseils d'un ami. il est plus jeune que l'habituel clientèle de la maison, l'hôtesse lui apprend que les jeunes filles sont endormies a l'aide d'une puissante drogue et qu'il devra être parti avant leur réveil. On le fait rentrer dans une petite chambre ou dort déjà une fille. Eguchi d'abord curieux essaye de la réveiller, lui parler, l'observer sous toute les coutures (elle dort nue), puis voyant qu'elle dort profondément ,s'allonge à coté d'elle et prend les somnifères placés a son intention près du lit. Ses pensées vagabondent, grâce à la chaleur et l'odeur de sa voisine de futon, ses rêves le ramènent au temps de sa jeunesse.

"Et pourtant, pouvait-il exister chose plus horrible qu'un vieillard qui se disposait a coucher une nuit entière aux cotés d'une fille que l'on avait endormie pour tout ce temps et qui n'ouvrirait pas l'oeil ? Eguchi n'était il pas venu dans cette maison pour rechercher cet absolu dans l'horreur de la vieillesse ?"
Yasunari Kawabata, prix Nobel de littérature 1968, a écrit ici un livre cruel et triste sur la vieillesse d'un homme. Son personnage ne sucre pas encore les fraises mais il s'en approche et ça l'effraye. Contrairement aux habitués de la maison de passe ou il se rend pour la première fois, il se pose des questions morales sur ce qu'il est en train de faire. Quand il dort près d'une jeune fille, il rêve à d'autres femmes, pas à celle qui est a côté de lui. D'abord réticent Eguchi va devenir un régulier des "belles endormies" et se perdre dans son passé lié au beau sexe. Seul le cinquième chapitre change l'ambiance de nostalgie moite du livre, pour  une réalité forcément plus glaciale. Elle va dissiper les rêves éveillés du vieil homme et ceux du lecteur par la même occasion. 
C'est peut être cela, les belles endormies, l'illusion momentanée de pouvoir revivre intensément son passé, en dormant chastement auprès de jeunes vierges. je précise quand même que ces jeunes filles sont majeures et que malgré quelques descriptions un peu olé olé, ce livre subtil et onirique à mettre entre presque toute les mains.

"Les Belles Endormies", Nemureru Bijo [1960], Yasunari Kawabata, traduit par R. Sieffert, Collection Biblio, Editions Albin Michel [1970], 125 pages.

Autopsie d'un viol

"Y a pas plus bête qu'une grenouille. Larry leur sciait les pattes de derrière a l'aide d'un couteau de poche émoussé, puis les rejetait dans la nature. D'après Mr Halley, elles étaient lentes à crever. D'après Mr Jamison, leurs pattes repoussaient comme la queue repousse aux orvets et la tête aux salamandres. Si ça se trouve, peut-être qu'il avait coupé plusieurs paires de pattes aux mêmes ?"
Larry Bones avant son arrestation.

Certains titres de romans policiers sont trompeurs, en voici un bon exemple. Oui, dans ce livre d'André-Stanislas Steeman, la victime a bien été violée mais l'identité du tueur n'est pas le coeur de l'intrigue, c'est un élément qui semble accessoire jusqu'aux dernières pages et comble de l'ironie il n'est même pas question d'analyser, ni même d'autopsier la pauvre victime.

Barbara Gordon a été violée et tuée, son mari George surprend le coupable et reçoit 2 balles dans l'abdomen. Il trouve tout de même la force d'appeler la police avant de s'évanouir. Cela lui sauve la vie. Le shérif O'Hara et son adjoint, son fils, Dublin O'Hara se chargent de l'enquête. Les preuves se font rares et les témoins encore plus, Georges est en état de choc et ne peut pas donner de description détaillée du violeur/tueur.
Le shérif trouve tout de même un coupable idéal en la personne du simplet du village Larry Bones. Il faut dire que Larry aime se cacher pour mater les jeunes filles se déshabillent devant leurs fenêtres. Après avoir longtemps nié, il avoue le crime a la surprise générale. L'affaire se complique quand Samuel boyd, un écrivain raté s'accuse du meurtre. Deux coupables pour un crime c'est déjà un de trop pour le shérif, alors quand un troisième homme, un ancien petit ami de Barbara, se livre à la police pour le même crime, le shérif décide de s'en laver les mains et de laisser la justice faire le tri.

J'ai souris à la lecture d'Autopsie d'un viol, qui ressemble plus a une comédie policière qu'a un polar classique. La négligence du shérif, le cliché de l'irlandais alcoolique (toujours le shérif), le reporter prêt à tout pour obtenir un scoop (quitte a mentir et déformer la réalité des faits), les coupables improbables qui s'accusent du meurtre chacun a leur tour. Mais le comble reste la dernière partie du livre ou l'on suit l'audience préliminaire devant le juge avec les trois accusés sans preuves (excepté, bien sur, leurs confessions).
Difficile de rendre justice avec trois coupables et trois versions des faits. Heureusement le procureur va se charger de rétablir l'innocence des prévenus et cela malgré les avocats de la défense qui eux tiennent à faire condamnés leurs clients. D'ailleurs la dernière partie de ce polar ressemble à un épisode d'Ally McBeal, avec le procureur dans le rôle du comique de service. Pour découvrir l'identité du coupable, il faut attendre le dernier chapitre même si je vous avoue qu'emporter par l'ambiance de farce qui règne dans tout ce polar, je l'avais un peu oublié. Un polar léger avec une bonne dose d'humour.

"Autopsie d'un viol" (1964), S.A. Steeman, Librairie des Champs-Elysées, Collection Le Masque (1994),155 pages

Le cheminot

Le cheminot raconte l'histoire d'un homme d'âge mûr, qui se trouve à un tournant de sa vie.
Ottomatsu Sato (Otto) est chef de gare dans le village d'Horomai en Hokkaidô. La gare d'Otto va bientôt fermée, la ligne de chemin de fer n'étant plus rentable depuis longtemps. Dans les années 70, le village était pourtant prospère grâce à l'exploitation de la mine de charbon, depuis la cessation d'activité de celle ci, le village meurt a petit feu, les jeunes sont partit pour Byoro, la grande ville la plus proche. Pour Otto, qui habite dans sa petite gare, la vie suit son cours imperturbable, jusqu'au jour ou son meilleur ami Senji, vient lui rendre visite pour les fêtes de fin d'année. Il s'inquiète du sort d'Otto, car celui ci vit seul dans sa gare, depuis la mort de sa femme, et dans trois mois il devra la quitter. Otto ne semble pas savoir ce qu'il va devenir.
Senji va, lui aussi, prendre sa retraite et en souvenir du bon vieux temps (Otto et lui ont débutés leurs carrière de cheminots ensembles, au volant d'une locomotive à vapeur, depuis Senji est devenu chef de la gare de Byoro) aimerait qu'il vienne travailler avec lui, après sa mise en retraite. Au Japon, il n'est pas rare que des personnes de plus de 60 ans continuent à travailler. Mais le passé va rattraper le vieux chef de gare en la présence d'une petite fille et de ses deux soeurs.
Cette nouvelle est pour moi un crève coeur, j'ai écrasé une petite larme à la fin =), réaliste dans la description d'un homme brisé par la vie, sa femme et sa fille sont mortes et son travail qu'il aime tant va lui être enlevé. Ses amis tentent de l'aider mais il semble déjà avoir baissé les bras. Avec son ambiance de fête de fin d'année et les paysages neigeux d'Hokkaidô, l'histoire ressemble au classique de Charles Dickens, "Un chant de Noël". La nouvelle le cheminot a connue un très grand succès au japon et a été adaptée en manga et en film avec le grand Ken Takakura dans le rôle d'Otto.

Dans ce livre d'Asada Jirô se trouve aussi une autre nouvelle, un bonus dispensable en quelque sorte.
La nouvelle, La lettre d'amour est très différente du cheminot. Goro est un petit voyou de tokyo, qui l'année précédente avait consentit pour de l'argent à se marier à une chinoise en situation irrégulière.
Grâce à une particularité de l'administration japonaise, qui n'oblige pas les deux époux à ce présenter devant un maire ou l'un de ses adjoints lors d'un mariage civil, Goro n'a jamais rencontré Pai-Ran sa femme. Aujourd'hui, Goro sort de prison et on lui apprend que sa femme vient de mourir et qu'il doit s'occuper de sa dépouille. Après avoir présenter ses respects au parrain local, il part pour la région de Chiba ou sa femme exerçait son "métier". Pour arriver au Japon, Pai-Ran s'est beaucoup endettée et pour rembourser le passeur ainsi que les autres intermédiaires, on l'a obligée à se prostituer. En faisant son "métier" Pai-Ran a attrapée une hépatite qui au final, la tuera.
Goro va recevoir 2 lettres de sa femme, l'une pour le remercier de s'être marié avec elle, l'autre écrite a l'article de la mort. Il va découvrir, à la lecture de ses lettres, qu'il ressent du remord vis a vis de la défunte et peut être de l'amour.
Je n'ai pas aimé cette histoire, improbable et un peu trop fleur bleue. Il y a pourtant dans ce récit, une dénonciation de l'exploitation de la misère humaine qui est intéressante, même l'éditeur sur le quatrième de couverture semble ignoré ce bonus.
Ce livre ne vaut vraiment, que pour sa première nouvelle, à lire au chaud, avec une boite de Kleenex (pour les plus sensibles).

"Le cheminot", Asada Jirô, traduit du japonnais par Yukiko et Didier Chiche-Triller, 106 pages Editions Philippe Picquier [2000], Poppoya + Love letter Editions Shueisha [1997].