Harry Dickson : Cric-Croc, le mort en habit

Dans les commentaires de "H.P.L. (1890-1991)", quelqu'un portait mon attention sur l'auteur belge, Jean Ray. Comme ma dernière incursion, dans le polar du plat pays, c'était plutôt bien passée (voir : "Autopsie d'un viol"), je retente l'expérience.
Polar Belge, il faut le dire vite, car à l'instar de Simenon avec son très français Maigret et Stanislas André Steeman qui situe son action aux États Unis, Raymond Jean Marie De Kremer alias Jean Ray/John Flanders écrivit les aventures d'un héros américain.
Harry Dickson, "Le Sherlock Holmes américain" n'est pas une création de Jean Ray, mais une réécriture d'un personnage issue d'une série de polars allemands médiocres. Il réutilisa le personnage et son qualificatif de "Sherlock Holmes Américain" et réécrivit totalement les histoires pour qu'elles correspondent aux illustrations des couvertures. Je ne m'attarde pas sur la personnalité et l'histoire de Raymond Jean Marie de Kremer, je préfère attendre de vous parler d'un livre qui parle de sa vie.
En 2007, pour fêter les 120 ans de la naissance de Raymond Jean Marie De Kremer, le petit éditeur belge "Le Cri" réédita les 20 meilleures aventures de Harry Dickson, voici le premier volume (qui est en réalité la 146ème aventure).

"Cric Croc, un bandit à tête de mort et en redingote, terrorise Londres. Il vient notamment d'enlever sur scène la ravissante actrice Gladys Faires, alors qu'elle répétait la dernière pièce du populaire dramaturge Périclès Holdon. Pendant ce temps, une bande de truands, versés dans la traite des blanches (de préférences de jolies comédiennes) dans les bas quartiers de Londres, sont éliminés un à un par un justicier fantôme. Le célèbre Harry Dickson pourra-t-il venir en aide à Scotland Yard pour dénouer les liens qui unissent les deux affaires" extrait du quatrième de couverture

En moins de 100 pages, Jean Ray accumule les morts, les retournements de situation et manipule habilement le lecteur (oui, je parle de moi). Un récit court mais qui va à l'essentiel, dans "Cric Croc, le mort en habit", les personnages sont rapidement mais efficacement décrient, seul le personnage d'Harry Dickson est un peu falot.
Ce n'est pas l'enquête que le lecteur suit, mais les agissements de quelques suspects et de Cric Croc, un mélange de fantôme de l'opéra et de tueur en série sadique. Un procédé qui permet de multiplier les points de vue narratifs laissant ainsi le lecteur et son imagination spéculer. La fin du récit est d'ailleurs excellente, l'identité de Cric-Croc surprenante, et la conclusion loin d'être manichéenne. Du très bon donc.
Le plus admirable dans ce livre, c'est la diversité des ambiances en si peu de pages, un bar miteux ou se rencontre les racailles, un théâtre hanté par Cric Croc (merci Gaston Leroux), un bar chaud ou l'on va s'encanailler et la demeure kitchissime d'un auteur de théâtre.
J'ai donc passé un bon moment avec ce livre, idéal pour une lecture sans prise de tête, un bon point pour l'illustration de couverture, gentiment désuète, ma seule réserve concerne le prix élevé de la chose, plus de 6€ (oui, pour même pas 100 pages).

"Cric Croc, le mort en habit", Jean Ray, Édition Le Cri [2007], Édition original [1935], 94 pages.

L'art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation

"Ayant mûrement réfléchi ayant pris votre courage à deux mains vous vous décidez à aller trouver votre chef de service pour lu demander une augmentation vous allez donc trouver votre chef de service disons pour simplifier qu'il s'appelle monsieur Xavier c'est à dire monsieur ou plutôt mr x là de deux choses l'une ou bien mr x est dans son bureau ou bien monsieur x n'est pas dans son bureau"
Extrait du quatrième de couverture.

Ce texte est un essai de littérature combinatoire, un genre littéraire connu de tous par son fer de lance, "le livre dont vous êtes le héros". Georges Perec n'a probablement pas connu ce genre d'ouvrages, c'est à Raymond Queneau et à son "Le conte à votre façon" qu'il se réfère. La première version de "L'art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation" se présente sous la forme d'un organigramme, puis par la suite Georges Perec décida de le transposer en récit humoristique. Ce texte est une exploration complète des différentes possibilités qui peuvent apparaître à partir d'une situation donnée, ici, demander une augmentation. L'organigramme est présent dans le livre, il suffit de le déplier.
Contrairement au jeu textuel de Raymond Queneau, "L'art et la manière..." ne permet pas au lecteur de choisir son destin, c'est le narrateur qui va explorer pour lui, les différentes possibilités d'action pour obtenir l'augmentation tant souhaitée.

"... or vous devriez le savoir mr x est un chef de service or un chef de service ne félicite jamais un de ses subordonnés donc mr x ne félicite jamais un de ses subordonnés or vous êtes l'un des subordonnés de mr x donc mr x ne vous féliciteras jamais or si mr x ne vous félicite pas vous ne pourrez pas lui parler d'augmentation"

Comme vous pouvez le lire dans les extraits retranscrits ici, le texte de Perec se présente sans points, ni virgules. Le texte n'est qu'une gigantesque phrase sans temps mort, obligeant le lecteur à lire d'une traite sous peine de perdre le fil du texte. Moi, je n'ai pas réussi, mon pauvre cerveau me réclamant des temps de pause réguliers, malgré les petits dessins qui entrecoupent, sans logique aucune, le récit.
Mon cerveau avait aussi à traiter un autre problème lié à la forme du texte, les apparentes répétitions. Certaines formules, certaines phrases reviennent sans cesse parfois sur la même page, j'ai cru plusieurs fois relire le même paragraphe, une impression hypnotique (voir l'extrait ci dessus). Pour un lecteur inattentif, ces répétitions sont identiques, mais en lisant plus attentivement d'infimes changements apparaissent. A partir de là, le lecteur est prit dans le piège de cette lecture ludique, cherchant des variations de temps, de pronoms, etc.
Le texte ne manque pas d'humour. L'entreprise décrite par Georges Perec est particulièrement folklorique, une épidémie de rougeole, des oeufs pas frais à la cantine, la mauvaise humeur de madame y, un chef de service qui joue la fille de l'air et qui court, lui aussi, après une augmentation. Des petites phrases dénonçant le monde aliénant de l'entreprise parsème le récit indiquant clairement les penchants politiques de Perec.
Une postface termine le livre et explique la genèse du texte et donne les clés de lecture indispensable à la bonne compréhension de l'ensemble. Je vous conseillerais de lire la postface avant lecture, tellement celle ci, rend accessible et compréhensible la démarche de l'auteur. Les défauts du texte disparaissant après sa lecture.

"L'art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation", Georges Perec, Hachette Littératures[2008], 105 pages, 1ère édition [1968], dans la revue "Enseignement Programmé".

H. P. L. (1890-1991)

Howard Philips Lovecraft est un des grands auteurs de fantastique/science fiction du siècle dernier, beaucoup d'artistes continuent de lui rendre des hommages, des plus improbables (Metallica et leur morceau "Call of Ktulu" ou Cradle of filth et le morceau "Cthulhu dawn"), aux plus classiques, auteurs de BD et écrivains. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient Roland C. Wagner, l'auteur de "Cette crédille qui nous ronge", livre ici une nouvelle de fan pour les fans.

H.P.L. (1890-1991) est une nouvelle Uchronique, basée sur la vie de Lovecraft. L'auteur de l'Appel de Cthulhu est décédé des suites d'un cancer des intestins, en 1937. Le Lovecraft de Wagner, lui, a survécut à son cancer et c'est ici que commence la fiction.
Une des grandes réussites de son auteur et qui a été récompensé par le prix Rosny Aîné en 1997

Wagner a écrit un petit texte passionnant, érudit et bourré de clins d'oeil (clins d'yeux ?) complice aux admirateurs de Lovecraft. De 1937 à 1991, la vie de H.P.L. défile au grès des amitiés qui se délitent pour diverses raisons, trahisons artistiques avec son éditeur/continuateur Augusth Derleth, de confrontations avec l'histoire, Lovecraft suspecté d'être un sympathisant communiste et de solitude, le "très vieux" Lovecraft est un homme acariâtre avec un sens de l'humour bien à lui, mais qui vit reclus. Cette nouvelle va même jusqu'a imaginer une évolution de son écriture, devenue plus sérieuse et respectée, les récits science-fictionnelles devenant des oeuvres de jeunesse, donc forcement immatures et imparfaites. A la lecture de cette fausse biographie, on ressent toute l'admiration de Roland C. Wagner, mais voilà il y a un gros mais...

Le principal problème de ce genre de récit débordant d'imagination et hautement référentiel est qu'il ne s'adresse pas à tout le monde et c'est bien dommage. Pour qui ignore certains évènements de la vie de Lovecraft, le récit ne présente que peu d'intérêt.
Sous une couverture réussie de Philippe Caza, pourtant je n'aime pas son style de dessin, l'édition proposée par Actu SF, dans sa collection "Les Trois Souhaits" est une édition bilingue Français/Anglais, une bonne excuse pour réviser son anglais =).

"H.P.L. (1890-1991)", Roland C. Wagner, Editions Actu SF, Collection Les Trois Souhaits [1997], 55 pages.

Michel Houellebecq raconte l'écrivain Lovecraft

"Howard Philipps Lovecraft constitue un exemple pour tous ceux qui souhaitent apprendre à rater leur vie, et éventuellement à réussir leur oeuvre"

Michel Houellebecq, écrivain/chanteur/réalisateur que je connaissais de réputation, cette réputation, parfois sulfureuse, ne me donnait pas envie de le lire. J'ai changé d'avis et je ne le regrette pas. Ce livre est constitué en trois parties distinctes. La première est une présentation succinte de Lovecraft ou Houellebecq parle de ses souvenirs lié à H.P.L, philosophe un peu et taille un costard aux lecteurs =) :

"Quand on n'aime la vie on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus, d'ailleurs. Quoi qu'on en dise, l'accès a un univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre."

A la lecture de ce chapitre, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que Houellebecq aurait voulu être un écrivain raté de son vivant mais reconnu après sa mort, le fantasme de l'artiste incompris, probablement. La seconde partie ou Houellebecq décortique le style de Lovecraft, sa manière frontale d'aborder le récit, l'accumulation d'adjectifs de ses récits et l'influence de ses prédécesseurs (Poe, Dunsany, Machen...).
Il utilise pour appuyer son propos d'extraits de nouvelles, parfois une page entière. A chaque aspect de style, un chapitre dédié, il y en a 6 en tout et les titres sont étonnants : "Traceront le schéma d'un délire intégral" ou "Attaquez le récit comme un joyeux suicide ". Cette partie est de loin , la plus intéressante et même drôle, Houellebecq parle de technique d'écriture et c'est fascinant.

La troisième partie sobrement intitulée "Holocauste" s'intéresse à la vie d' H.P.L. et surtout à ses opinions racistes. Loin d'excuser ou de condamner, Houellebecq tente d'expliquer ce racisme, de son éducation Wasps et bourgeoise, traumatisme de l'enfance, maladif, inadapté, tout les aspects de la personnalitée de celui que l'on a surnommé "le maître de Providence" sont passés au crible. La conclusion, semble simple pour Houellebecq, c'est le racisme, la haine qui a permis l'écriture des plus beaux textes de Lovecraft. Houellebecq le qualifie même de raciste mou car il tenait ses opinions pour lui même et ses proches, sans en faire état en publique.

Cette conclusion m'a laisssé dubitatif, les arguments qui sont décrit, comme la fameuse installation à New york, le chômage, la promiscuitée obligatoire avec des personnes que son éducation lui avait appris et mépriser, peuvent donner une autre conclusion possible, celle d'un début d'ouverture d'esprit. Il faut que je précise que vers la fin de sa vie, Lovecraft a désavoué ses anciennes opinions racistes et politiques allant même jusqu'a renié deux de ses nouvelles clairement racistes. Hormis sa conclusion que je trouve un peu trop provocatrice, j'ai bien aimé cet essai, surtout la deuxième partie, si Houellebecq écrit un jour un livre sur le métier d'écrivain, je l'achète tout de suite.
Cet essai s'adresse avant tout, à ceux qui ne connaissent pas H.P.L. et qui souhaitent en avoir un aperçu, voir à ceux qui ne l'ont jamais lu. Les autres lui préfèreront la biographie de Lyon Sprague De Camp "H.P.Lovecraft Le roman de sa vie", plus complet et précis (700 pages). Pour les anglophones, l'essai de Houellebecq a été traduit en anglais et préfacée par Monsieur Stephen King.

"H.P.LOVECRAFT contre le monde, contre la vie", Michel Houellebecq, Éditions J'AI LU, 154 pages.

Ps : Bonne Année, Bonne Santé et que votre Année 2009 soit fructueuse.