Une veuve dort seule

Ce n'est pas la première fois que parle ici d'un livre de Stanislas André Steeman (voir Autopsie d'un viol), cet écrivain belge est surtout connu comme le spécialiste des meurtres en chambres closes et comme l'auteur de "L'assassin habite au 21", mais sur ce blog je n'ai lu, bien malgré moi, que ses polars iconoclastes.
Dans la postface de ce livre, j'ai découvert que Steeman avait été poussé vers la sortie par son éditeur de l'époque parce que certains de ses polars ne ressemblaient pas à des polars classiques.
Encore une fois ce Steeman envoit valser les clichés du genre, pour décrire la préméditation d'un meurtre. Un enquêteur charismatique ? une liste de suspects ?, vous n'en trouverez pas ici, la future coupable est désignée dés le début.
Tuer son mari est une tâche ardue, l'héroïne de ce livre en sait quelque chose.

"Rien ne la prédisposait au crime. Et pourtant Christine, jeune veuve un peu terne, épouse Armand, coureurs de jupons repenti. Mais il faut bien remplacer une passion par une autre, et le mari se jette bientôt à corps perdu dans le jeu, obligeant sa femme à recourir à des solutions extrêmes..."
Extrait du quatrième de couverture.


Arnaud et Christiane vivent une petite vie tranquille à l'abri du besoin dans une villa sur la côte d'azur. Arnaud vient de commencer l'écriture d'un polar, un bon truc d'après lui pour contrôler son addiction au jeu. Tout content d'avoir fini le premier chapitre, il se précipite pour le faire lire a sa femme. Pauvre Christiane le premier chapitre de ce polar quasi autobiographique n'est qu'un vil règlement de compte contre elle, car oui cette Christine insignifiante que son mari n'a jamais aimé et qui est stérile c'est elle.
Christiane décide de prendre sur elle pendant que Arnaud essaie de la convaincre qu'il est comme Balzac et Shakespear et qu'il s'inspire de la réalité. Quand l'addicton au jeu d'Arnaud prend le dessus sur ses talents littéraires et met en péril la situation financière du couple, Christiane pense au roman de son mari. Oui la solution envisagée par Christine n'est pas une si mauvaise idée. La situation de Christiane va pourtant se compliquer quand elle va demander l'aide de son premier mari. Le jardinier fétichiste de Christiane et un flic ripou de passage vont mettre leurs grains de sel dans son plan qui semblait pourtant si simple.

Stanislas André Steeman écrit encore un polar à savourer au second degré. Une veuve dort seule ressemble à un vaudeville à l'humour noir prononcé, le mari est un salopard et le lecteur donnerai bien un coup de main à sa femme. Drôle et accrocheur principalement grâce à son héroine maladroite, ce livre aurait mérité une adaptation quelconque, cinéma ou théâtre.

"Une veuve dort seule" [1960], Steeman Stanislas André, Librairie des Champs-Elysées, Collection le Masque [2001], 158 pages.

Ps: cet article est dédicacé à la personne qui a tapée avec la force du désespoir dans Google : "je vis vivre avec un homme atteint du syndrome de peter pan dois je le quitter ?" et qui a atterrit sur mon article sur le livre "De l'autre côté d'Alice".
Comme sa recherche Google m'a fait un peu de peine et que je ne peux pas lui conseiller la solution de Christiane, je lui propose ma solution personnelle (et légale) : Quitte le !

Harry Dickson : Le lit du Diable

Difficile de croire que pour Jean Ray, les traductions et réécritures des Harry Dickson n'étaient, au début, qu'un travail alimentaire, trouvé par chance après sa sortie de prison.
Pourtant Jean Ray en écrivit par la suite plus d'une centaine et traduisant/corrigeant le reste.
Le créateur original du personnage s'étant arrêté aux vingt premiers volumes, divers auteurs se sont relayés par la suite pour faire vivre Harry Dickson, le temps passant, seul le nom de Ray est resté lié au personnage, les autres auteurs, y compris l'original, sont tombés dans l'oubli.
Sur les 178 récits, les 20 enquêtes éditées par les éditions Le Cri sont des créations de Jean Ray.
Second volume des aventures d'Harry Dickson chez Le Cri et sur ce blog et aventure numéro 148 pour le Sherlock Holmes américain. Le livre est toujours une reproduction du fascicule originale. Je vous rassure, je n'ai pas 178 volumes de Harry Dickson, ou même 20, sur ma pile de livres =) .

"En 1958, John Grestock revient en Écosse dans le lugubre manoir de triste réputation qu'il a quitté 8 ans auparavant. Quelle n'est pas sa surprise lorsqu'il constate que sa chambre est aujourd'hui luxueusement meublée ! Mais il remarque des traces de sang sur le lit, et deux hommes lui proposent une somme considérable pour qu'il ne remette plus les pieds à Grestock Island !
Cette histoire parvient, cinquante ans plus tard, aux oreilles du célèbre Harry Dickson, qui fait aussitôt le lien avec l'affaire sur laquelle il enquête, à savoir l'inscription laissé sur un rocher en Écosse par un géologue assassiné. Juste avant de mourir la victime a eu le temps d'écrire : Grestock. Sur les lieux, Harry Dickson et son fidèle élève Tom Wills parviendront'ils à démasquer ceux qui, voués a un culte de l'antique Babylone, hantent le lit du diable ? "
Extrait du quatrième de couverture.

Si le premier volume "Cric Croc, le mort en habit" était un récit policier relativement classique, malgré un ratio mort/chapitre assez étonnant, ce livre ci est bien différent. Le lit du Diable flirte avec le fantastique dans ses débuts et y succombe totalement dans les derniers chapitres. Un fantastique sobre proche des films américains des années quarante/cinquante. La fin du récit par contre oublie toute subtilité et prouve que Dickson a des relations haut placées et des méthodes expéditives. Je pourrais aussi mentionner les personnages moins nombreux et plus fouillés que dans le premier livre avec une mention spéciale pour l'adversaire de Dickson, une véritable femme fatale. L'ambiance urbaine de cric croc laisse la place ici a une ambiance agréable de campagne écossaise pleine de superstitions et de légendes liées à un lac (non, ce n'est pas le Loch Ness, mais cela y ressemble beaucoup). Une très bonne histoire mais comme toujours trop courte.

"Le lit du diable", Jean Ray, Edition Le Cri [2007], Edition Originale [1935], 93 pages.

Une survivante : Irène Hajos

Dans la même collection "Les Documents Syros" que "Che Guevara", et toujours conseillé par l'éditeur et Cultiste pour tous et à partir de 14 ans.

"Bien entendu, je sais que ce sont les allemands qui ont décidés l'extermination des juifs, mais certains pays ont refusé de collaborer avec eux dans ce domaine. Les pays comme la Hongrie et la France, qui ont suivi et même parfois accompagné la destruction des juifs, me semblent aussi coupables que l'Allemagne".

Mars 1944, l'Allemagne Nazie envahie la Hongrie. Pour la population juive relativement épargnée jusqu'alors par le gouvernement du régent Miklos Horthy (malgré des lois antisémites), c'est le début du cauchemar. Les déportations massives commencent, Irène et sa famille n'y échapperont pas. Les Hajos sont une famille de la province Hongroise, juive et patriote, elle se pensait intégrée et acceptée, la suite des évènements leur donnera tort. La famille Hajos reste soudée dans l'épreuve et reste unie dans le fourgon à bestiaux qui les emmènent à Auwshitz.
Mais là, Irène est séparée de sa famille et se retrouve seule. Elle ne le sait pas mais elle vient de survivre à sa première sélection. Encore jeune et en forme, elle est envoyée au travail pour soutenir l'effort de guerre allemand. Il lui faudra un certain temps pour comprendre, ce que signifie les fumées noires qui s'échappent de certains bâtiments du camp. La jeune hongroise de 22 ans n'apprendra que bien plus tard le sort réservé à sa famille.

"J'ai été une patriote juive hongroise convaincue et ma nation ne m'a pas protégée. Chaque individu devrait se sentir responsable de ce qui se passe dans son pays et penser que s'améliorer soi même fait progresser l'ensemble du pays."

Irène Hajos se considère comme chanceuse, elle a survécu à plusieurs séléctions, à sa rencontre avec le docteur Josef Mengele et à deux marches de la mort. Les alliés se rapprochant, les prisonniers d'un camp trop proche de la ligne de front étaient évacués a pied et dans le froid pour aller dans un autre, plus éloigné, c'était aussi un moyen pour les nazis de se débarrasser des juifs trop faibles pour le travail. Irène évoque la neige rouge du sang des marches précédant la sienne.
Le récit ne s'arrête pas à la libération, il raconte aussi son retour en Hongrie, ou elle n'est pas accueilli les bras ouvert par les survivants de sa famille, son départ précipité pour la France pour redémarrer une nouvelle vie.

Le témoignage d'Irène Hajos n'est pas retranscrit intégralement ici, il s'agit d'une mise en forme réalisée par Chantal Gerbault.
En 2005, l'hôtel de ville de Paris a organisé une exposition intitulée : "Derniers témoins, Auschwitz-Birkenau, 1945-2005", Irène Hajos fait partit de ces témoins qui ont enregistrés leurs histoires en vidéo. Ceux d'entre vous qui seraient intéressés par le témoignage vidéo de Irène Hajos, je les invite a se rendre sur le site du "Mémorial de la Shoah" et sur la page des témoignages vidéos (Irène Hajos se trouve au milieu, il dure 2h22 mn).
En complément du témoignage , ce livre contient des cartes géographiques, un chapitre sur l'histoire du peuple juif et un autre sur l'histoire des juifs de Hongrie, ils complètent parfaitement le récit d'Irène Hajos). Une bibliographie très complète et un cahier de photos (dont certaines issues de la collection personnelle de madame Hajos) terminent l'ouvrage.

Irène Hajos : une survivante, Gerbaud Chantal, Collection les documents Syros, Éditions Syros [2006], 132 pages.

Serpents et piercings

"Ama s'est accroupi à côté de moi, il a tendu son poing ensanglanté et l'a ouvert sous mes yeux pour me montrer deux objets rouges, longs d'un centimètre, posés au creux de sa paume. J'ai aussitôt reconnu leur forme et compris qu'il s'agissait des dents du type [...]
-je les ai rapportées pour toi, dit Ama avec un sourire aussi fier et néanmoins innocent que celui d'un enfant.[...]
-Prends-les. Elles sont le symbole de mon amour pour toi."
Ama offre un gage d'amour à Lui


Hitomi Kanehara est la fille de l'écrivain japonais Ryû Murakami , probablement inspiré par lui, elle se lance dans l'écriture avec ce premier roman. Sorti en 2003, le succès ne se fait pas attendre elle remporte le prix Akutagawa et vend 2 millions d'exemplaires de "Hebi ni Piasu" (le titre japonais) au japon. Comme quoi, il doit y avoir une part de génétique dans le talent.
Hitomi Kanehara avoue que son roman n'est pas autobiographique et s'être inspirée de matériel trouvé sur internet. Son père peut dormir tranquille.

Dans "Serpents et piercings", le lecteur est invité à suivre l'initiation de la jeune Lui (un pseudo inspiré de Louis Vuitton) aux joies et douleurs de la modification corporelle. La jeune fille branchée va nouer une relation amoureuse avec un punk, Ama (un pseudo encore, Ama-deus Mozart). Ama en bon punk est un adepte des tatouages, des piercings faciaux et exhibe fièrement ses cheveux rouges autant que sa "langue de serpent". Intriguée puis intéressée, Lui va surprendre Ama en désirant, elle aussi avoir une langue fendue. Lors d'une sortie entre amis, Lui va provoquer un voyou. Ama en tentant de la protéger tue l'homme à mains nues, le début d'un voyage physique et émotionnel sans retour pour le jeune couple.

Le personnage de Lui semble au premier abord équilibré mais il n'en n'est rien, elle cache une personnalité dépressive, aggravée d'une addiction à l'alcool et au sexe hard (SM). Ama quant a lui, malgré une tendance à la violence inquiétante, est jeune homme doux. Les personnages de Kanehara, n'ont aucun espoir et semblent ignorer le moindre sentiment positif, le seul à avoir des sentiments sincères connaîtra un destin funeste. Je reconnais ne pas avoir trouver Lui, très attachante, pour moi, Lui est une jeune Japonaise qui ignore ce qu'elle désire. Je suis un peu dur mais la jeune fille indépendante du début du livre disparaît bien vite pour laisser place à une fille passive et soumise, le cliché de la femme japonaise en somme et ça m'énerve beaucoup.
Malgré un héroïne fade, "Serpents et Piercings" est un roman intriguant, sexuel mais qui se termine sur des questions non résolues, laissant le lecteur sur sa faim.
Il y a du talent chez Hitomi Kanehara, il manque juste un peu de maturité.

"Serpents et piercings", Hitomi Kanehara, traduit de la version anglaise par Brice Matthieussent, Édition 10/18 [2006], Édition Originale [2003], 164 pages

Marge brute

"Vous qui entrez ici, abandonnez tout espérance"
-La divine comédie.


Après la lecture de "L'art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation", j'ai eu envie de lire un livre dans l'univers impitoyable de l'entreprise et j'en ai trouvé un.
Le premier livre de Laurent Quintreau est une réussite, sur un postulat de base simple : raconter une réunion entre cadres avec une contrainte formelle : à la façon de "La divine comédie" de Dante.
Mais qui est Laurent Quintreau ?, un auteur de théâtre, un des fondateurs de la revue "Perpendiculaire" (ou Michel Houellebecq a travaillé) et un créatif/syndicaliste chez Publicis une grande entreprise de communication (une boite de Com en langage branché).

Dans "La Divine Comédie" le héros traverse les neufs cercles de l'enfer avant d'atteindre le purgatoire puis le paradis, dans "Marge brute", 11 cadres vont narrer chacun leur tour ce comité d'entreprise, le premier racontant le début, le onzième racontant la fin. Mais Laurent Quintreau ne s'arrête pas là, chaque narrateur va aussi révéler ses opinions personnelles, ses espérances pour l'avenir, ses névroses.
De Meyer la mère de famille tellement "Desesperates Housewives", à Pujol le bellâtre libidineux qui fantasme ses collègues féminines en lutteuses de catch (avec concombre si possible), à Brémont la petite boulotte frustrée qui manque cruellement d'estime d'elle même. Je ne vous parle ici que des premiers personnages pour ne pas spoiler mais j'aurais aussi pu vous parler en détails de Rorty le pdg qui cite nietzche et cache très bien son jeu, De Vals le lèche botte, Castaglione la "féministe", du violent Stoeffer, etc. Les sujets abordés lors de cette réunion ne seront pas trop étranger au lecteur, les restructurations en prévisions, aux licenciements (abusifs) aux mises en préretraites (forcés) pour accroître la rentabilité et ainsi satisfaire les sacro-saints dividendes des actionnaires (les salauds). Je vous ai dit que l'auteur était syndicaliste et un peu cynique =).

Laurent Quintreau a réalisé un bon travail dans la caractérisation de ses cadres, de la bêtise crasse d'un, aux tendances suicidaires d'un autre, ils sont tous différents, mais un seul point commun, le port d'un masque pour cacher leurs faiblesses professionnelles ou personnelles. Le ton reste dans l'humour noir et l'ambiance change à chaque personnage avec comme point culminant le neuvième chapitre, presque horrifique. L'auteur fait cité par ses cadres un nombre incroyables d'auteurs/philosophes, outre Nietzshe et "La volonté de puissance" qui semble faire loi dans cette entreprise, Aldous Huxley "Le meilleur des mondes" revient lui aussi souvent, imaginé l'ambiance du comité d'entreprise maintenant.
Un premier bon livre pour Monsieur Quintreau et une bonne lecture pour moi.

"Marge Brute", Laurent Quintreau, Edition 10/18 [2007], 110 pages.

Emily, Cahier de l'Etrange

Devinez quoi ? Le tome 2 de la bande dessinée d'Emily the strange "la mort lui va si bien" vient d'être repoussé au calanques grecques.
J'avais promis dans un précédent article de m'acheter un t-shirt si cela arrivait mais il n'avait pas ma taille, ni la couleur qui va avec mes yeux, j'ai donc acheté un autre livre, tout aussi superflu, la prochaine Bd sur ce blog ne sera pas du Emily the Strange, na ! .

"Étranges voies, nous voilà"

Faisant suite à "Voir c'est décevoir", le cahier de l'étrange est lui aussi un recueil, une compilation d'illustrations ornées de maximes très "Strange". Toujours basé sur des dessins ton sur ton, (par exemple : un dessin noir brillant, sur une page noire mat, le dessin noir brillant n'apparaissant que sous un certain angle lumineux). Cet artbook est aussi une occasion pour illustrer un peu mieux la philosophie de vie d'Emily. Les dessins sont rassemblés en plusieurs chapitres, voir, écouter, parler, penser et être étrange. Les dessins très stylisés sont toujours là, l'ambiance aussi, mais cet ouvrage n'a plus l'effet de surprise du premier, il sent bon la suite facile pour combler les amateurs et le porte monnaie de Rob Reger.

"Peu importe là ou tu vas, pourvu que tu te perdes".
Penser.


Vendu aussi cher et pour aussi peu de pages que son prédécesseur, il est à réserver aux fans, les autres préféreront le tome 1 de la bande dessinée, en attendant le tome 2...

Emily, Cahier de l'étrange, Rob Reger/Buzz Parker, Editions du Seuil [2007], 45 pages.