Lire aux cabinets

 Enfin j'ai trouvé quelqu'un qui, comme moi,  ne comprend pas que l'on puisse lire un livre et remplir un certain besoin journalier en même temps. Lire un livre et pratiquer une évacuation naturelle ne sont absolument pas compatible selon moi. Un peu comme passer un coup de fil à l'être aimé et tirer discrètement la chasse des water-closet. Vous croyez vraiment que Sarraute, Tolstoi, Duras, Vernes ou même Sartre apprécieraient d'être lu pendant que votre sphincter est relâché ? Hein ?  Non bien sûr !
Je ne saurais trop conseiller à ces personnes irrespectueuses, la lecture de Lire aux cabinets.

A tous ceux qui se plaignent de ne pas avoir le temps de lire, Henry Miller fait quelques suggestions pleines de bon sens : lisez dans les transports en commun ou, mieux encore, aux cabinets ! N'est-ce pas là un endroit calme où personne en vous dérangera ? Après tout, puisque nous sommes obligés d'y aller, pourquoi ne pas profiter au mieux du temps que nous y passons ? Pourtant, à bien y réfléchir, ce n'est peut-être pas une si bonne idée... (Quatrième de couverture qui s'emmêle les pinceaux)

Henri Miller (1891-1980), romancier américain qui à l'instar d'une Edith Wharton a passé une bonne partie de sa vie en France. Son expérience française, il l'a raconté et la romancé dans son livre le plus connu : Tropique du Cancer (1934). Il y raconte sa vie d'écrivain à Paris, arrosée d'alcool et en quête  permanente de sexe. Le tout baignant dans un surréalisme qui, moi m'a laissé de marbre. Ses livres suivants Printemps Noir (recueil de nouvelles 1936) et Tropique du Capricorne (roman 1939) comme son Tropique du Cancer ont subi les foudres de la censure américaine et ont été interdit  purement et simplement.  Heureusement c'est en France qu'il réussira à se faire éditer pour la première fois (en anglais et donc aussi en français). Longtemps vendu sous le manteau dans le pays de l'oncle Sam, Miller est devenu pour certains écrivains un exemple à suivre, son combat contre la censure de l'époque et sa mise en scène romanesque de sa propre vie inspira beaucoup d'écrivains de la Beat Generation (Jack Kerouac notamment le cite comme modèle). Le tropique du Cancer sera finalement publié aux Etats-Unis en 1961. Libéré de ce poids, il se consacre à une trilogie de roman : La crucifixion en rose. Composée de Sexus [1949], Plexus [1953] et Nexus [1960], Miller y raconte sa vie amoureuse avec ses trois premières femmes avant son départ pour la France. En marge de sa production littéraire, il publia aussi des livres sur un de ses hobbys, la peinture et nombre de livres de correspondances.

<< _ Qu'est ce que tu fais là-dedans, chérie ?
_Je lis
_Quoi, si je ne suis pas indiscret ? 
_Quelque chose sur la bataille de la Marne. >>
(Lire aux cabinets page 65)

Malgré son titre, ce recueil d'Henri Miller ne contient pas un unique texte, mais deux choisis par l'éditeur pour leur complémentarité sur un sujet d'importance : la lecture. Un deuxième texte qui débute ce livre et que l'éditeur ne daigne mentionner que sur le quatrième de couverture et en encore en petits caractères. Un texte qui n'a qu'un seul tort aux yeux de l'éditeur, celui de ne pas avoir un titre aussi vendeur que Lire aux cabinets.
Ils étaient vivants et ils m'ont parlé, c'est le titre de ce texte, est pourtant le texte le plus intéressant de ce petit recueil. Contrairement à Lire aux cabinets qui est un essai humoristique sur un lieu de lecture que Miller juge inapproprié, Ils étaient vivant et ils m'ont parlé est un essai érudit et sérieux sans être assommant sur la consommation de livres. En une quarantaine de pages, Henri Miller, utilise son vécu personnel pour expliquer une méthode pour sélectionner ses lectures. Une méthode pleine de bon sens que je devrais m'obliger à suivre.
Sans entrer dans les détails de ce texte et parce qu'il ne faudrait pas que je vous empêche de dépenser 2€, Henri Miller y exprime aussi ses lectures comme autant de rencontres (posthume ou non) avec des auteurs. Il en profite pour noyer son lecteur sous un flot de références littéraires quasi-inconnues dans nos contrées francophones. Il faut aussi noter dans ce petit texte, la présence d'un tacle donné au système éducatif américain mais qui peut sans peine s'appliquer au notre.

Avec l'essai, Lire aux cabinets, c'est une sorte de suite logique du premier texte qui nous est proposé. Après nous avoir appris comment sélectionner nos lectures, Henri Miller, nous explique dans ce texte ou (et ou ne pas) lire un livre.
Henri Miller y entame sa leçon de savoir lire par une parabole caustique. Une femme est enfermée aux toilettes, son mari de l'autre côté de la porte cherche à la faire sortir. Que fait elle ? Elle lit évidemment.  Pourquoi dans les toilettes ? Je ne vous le dirais pas et cela n'a aucune importance. Cette petite histoire au premier abord amusante cache pourtant mal le machisme de son auteur et l'époque à laquelle elle a été écrite (les années cinquante). Si le point de vue de Miller reste évasif dans le première partie de Lire aux cabinets, dans la seconde il s'interroge sur le futur du média livre et de ses futures méthodes de consommation (dans l'espace notamment).
Moins drôle que dans la première partie, il y parle aussi de respect que le lecteur devrait avoir et de son incompréhension total sur cette habitude peu courante de lecture. 
Ces deux excellents textes étants extraits d'un recueil plus imposant, il y a de fortes chances que je reparle d'eux dans un avenir proche (d'ici un ou deux ans quoi !).

Lire aux toilettes, Henri Miller, Traduit par Jean Rosenthal, Collection Folio 2€, Gallimard [1957], Textes extraient de Les livres de ma vies. 100 pages

Indignez vous !

Pour Stéphane Hessel, le «motif de base de la Résistance, c’était l’indignation». Certes, les raisons de s’indigner dans le monde complexe d’aujourd’hui peuvent paraître moins nettes qu’au temps du nazisme. Mais «cherchez et vous trouverez» : l’écart grandissant entre les très riches et les très pauvres, l’état de la planète, le traitement fait aux sans-papiers, aux immigrés, aux Roms, la course au “toujours plus”, à la compétition, la dictature des marchés financiers et jusqu’aux acquis bradés de la Résistance – retraites, Sécurité sociale…
Alors, on peut croire Stéphane Hessel, et lui emboîter le pas, lorsqu’il appelle à une «insurrection pacifique».
(quatrième de couverture)


Allemand naturalisé français et juif par son père. Ancien résistant, membres des forces libres du général de Gaule et survivant de l'holocauste. A la sortie de la guerre, il entame une carrière dans la diplomatie française, qu'il ne quittera qu'en 1985 traversant en quarante ans, les gouvernements successifs de droite comme de gauche.  Stéphane Hessel est donc un témoin essentiel de l'histoire politique de notre beau pays. Il a côtoyé en quarante ans plus d'illustres écrivains, philosophes et bien sur d'hommes politiques de premier plan, durant sa carrière, que n'oserait en rêver les membres actuels de notre gouvernement. Aujourd'hui à 90 ans passés et bien que retraité, il continue son activisme politique en prenant fait et cause pour la Palestine (durant un voyage dans les territoires occupés en 2009). Il s'est aussi opposé aux coupes budgétaire dans l'éducation nationale (En 2008 ou il a soutenu le corps professoral en grève) et bien d'autres choses encore qu'il serait trop long à raconter ici. Tout cela pour vous dire que Monsieur Hessel est un homme estimable en tout points. En 1997, il publie une autobiographie : Danse avec le siècle, Un recueil de poèmes commentés en 2006 : Ô ma memoire : ma poésie, ma nécessité et un livre de conversation avec Jean-Michel Helvig : Citoyen sans frontières (2008). Son dernier livre, au moment au j'écris ses lignes, c'est déjà vendu à plus de 950 000 mille exemplaires en moins de trois mois. Indignez vous ! est sortit en octobre 2010 et en est déjà à sa douzième réimpression. 


Indignez vous ! est le livre donc tous le monde parle dans les dîners et le livre qu'il fallait offrir (et accessoirement lire) pour les fêtes. Même notre premier ministre en a parlé, en aparté de l'une de ses allocutions. Enfin en parlé est un terme trop gentil, notre Fillon national l'a critiqué, le traitant de livre constat et déplorant son absence de propositions pour l'avenir. Loin de moi, l'idée de critiquer notre classe dirigeante, visiblement en manque d'inspiration, qui à besoin qu'un vieil homme en retraite et qui par le biais d'un livre, doit lui apporte des solutions sur un plateau d'argent. Non vraiment ce n'est pas mon genre de critiquer.
Force est de constater que notre très estimé premier ministre n'a pas totalement tort. Indignez vous ! est bien un livre constat.
Un livre qui évoque les problèmes actuels (La Palestine, l'éducation nationale, la mondialisation, etc) en baignant le tout d'une nostalgie romantique pour l'après-guerre. Car oui, Monsieur Hessel est un nostalgique de l'après-guerre, des Trente Glorieuses, de nos grandes entreprises nationales (aujourd'hui privatisées ou en voie de l'être). Une époque plus simple qui ne parlera pas au moins de quarante ans, qui eux ont connu toute leurs vies, chômage et déficit national.
Globalement, Indignez vous ! donne l'impression d'assister au radotage d'un vieux monsieur que l'on aime beaucoup et que l'on écoute avec politesse raconter ses histoires de vieux combattant. Le message  du livre néanmoins reste un bel appel à une révolte pacifiste contre ce qui ne fonctionne pas dans notre société . Je doute simplement que la jeune génération d'actifs, celle à qui s'adresse en réalité ce livre (la mienne donc), le lise ou l'achète. Je finis donc cet article sur une triste prophétie (en espérant avoir tort).

Indignez Vous !, Stéphane Hessel, Collection : Ceux qui marchent contre le vent, Éditions Indigènes [2010], 30 pages, 3€

Le vice de la lecture

<< Peu de vices sont plus difficiles à éradiquer que ceux qui sont généralement considérés comme des vertus. le premier d'entre eux est celui de la lecture. >> (quatrième de couverture)

Edith Wharton (1862-1937) est une romancière américaine. Elle commence sa carrière d'auteur à l'adolescence avec des poèmes et une nouvelle. A l'âge de 23 ans, elle perd son nom de jeune fille, Newbold Jones pour prendre le nom de son premier mari Edward Robbins Wharton. C'est un mariage difficile, Les problèmes financiers du couple et les infidélités de son mari se soldera par un divorce en 1913. Une chose rare à l'époque qui répugnait Edith. Elle ne se remariera jamais. Sa carrière littéraire elle, heureusement se porte bien. En 1891, elle rencontre Henri James avec qui elle liera une grande amitié. Durant l'année 1902, elle fréquente le milieu littéraire parisien et s'entoure d'écrivains et d'artistes, André Gide et Jean Cocteau notamment. C'est en 1905, qu'elle écrira son chef d'oeuvre : Chez les heureux du monde. Un film à été réalisé d'après ce roman en 2000 avec Gillian Anderson et Dan Aykroyd dans les rôles principaux (titre original : House of Mirth : IMDb). L'année suivante, elle s'installe à Paris qu'elle ne quittera plus jusqu'a sa mort. Lors de la première guerre mondiale, elle fait paraître un livre : La France en guerre qui lui vaudra de recevoir la légion d'honneur. En 1920, elle publie Le temps de l'innocence et se voit remettre le Pulitzer (pour la première fois décerné à une femme). Pour une biographie plus complète que ce modeste résumé, Miss Wharton a publié une autobiographie en 1934 : Les chemins parcourus.

<< Lire n'est pas une vertu, mais bien lire est art, et un art que seul le lecteur-né peut acquérir. >> (page 12)


Dans ce texte paru à l'origine dans une revue littéraire (en 1903), Edith Wharton s'attache à faire une distinction entre deux types de lecteurs. Celui qui lit pour son plaisir (le lecteur né) et celui qui ne lit que par conformisme social (le lecteur mécanique). Le vice du titre de cet essai ne fait pas référence au lecteur passionné mais bien au lecteur mécanique et à son mode de consommation du livre. Lire un livre par obligation social est selon Edith Wharton, nocif  à l'écrivain et à son éditeur. La lecture mécanique provoquant selon elle, une corruption involontaire de la littérature. Une uniformisation de la création et un appauvrissement de thèmes.
Curieusement je trouve ce petit texte toujours d'actualité.


Le vice de la lecture, Edith Wharton, Traducteur Shaïne Cassim, La petite collection, Edition du sonneur, 44 pages