Les menteuses

"Les cinq vieilles femmes se séparèrent fort avant dans la nuit.
En sortant, elles étouffaient des rires cassés et se poussaient du coude comme des collégiennes en vacances. Le jeu qu'on leur proposait amenait un dérivatif passionnant dans leurs petite et mornes existences et puis, que leurs maris ne soient pas au courant, que tout dût être mené à leur insu, accordait une espèce de revanche à leur train-train quotidien d'épouses. Que ce jeu décidé par Basilia comportât mort d'homme ne les touchait en aucune façon. Leur grand âge les faisait vivre dans cette zone de pénombre, à la limite de la mort et de la vie. Pourquoi se soucieraient-elles plus de celle-là que de celle-ci ?"
(Résumé du quatrième de couverture)


Basilia Pietrapiana en à gros sur la patate. Son fils Antoine, sa femme Anna et son mari Dominique viennent d'être exécutés par de petits mafieux niçois. Elle se retrouve à soixante-dix ans passée, chef de famille avec pour charge de nourrir et d'éduquer ses petits enfants encore en bas âge. Quand Honoré Cervione, le commissaire chargé de l’enquête et collègue d'Antoine vient lui demander si elle a vu les tueurs. Elle nie. Elle ment.
Basilia est Corse. une Corse à l'ancienne pour qui la protection de sa famille, de ce qu'il en reste, est le plus important. Témoigner signifierait faire d'elle et de ses petits enfants des cibles. Elle va se charger du problème à la manière du bon vieux temps, avec ses amies septuagénaires du quartier. Elles ne sont certes pas de toute première jeunesse, mais elles sont plus malignes et déterminées. Pour Honoré, le commissaire et Corse lui aussi, c'est le début d'un casse tête corsé justement. Les criminels commencent à tomber comme des mouches victime d'une vendetta pas banale. 
Je pourrai résumer ce livre à une histoire de revanche contre la mafia, mais ce serait mettre de côté le talent de Charles Exbrayat pour les personnages hors normes (voir Ne vous fâchez pas Imogène !). Ici plutôt que de nous raconter la vengeance d'une grand-mère, il y rajoute l'affiliation à l'ile de beauté. Tous les policiers menant l’enquête sont des corses expatriés, Basilia et ses copines décaties vivent dans la petite corse (un vieux quartier Niçois ou ne vivent que des corses). Pour ne rien gâcher, il fait même de la police, la complice involontaire de la petite vendetta. Honoré Cervione responsable des deux enquêtes se trouve entre le marteau et l'enclume et au bord d'une crise de nerfs. Tout le monde lui ment, y compris ses vieilles femmes Corse qu'il croyait incapable de mensonges. Il connait les coupables des deux affaires, mais ne possède aucune preuve pour les stopper.
Comme dans le livre de David Goodis, La police est accusée, Ebrayat nous fait vivre les problèmes conjugaux du policier. Madame Cervione, corse elle aussi, ne se gênant pas pour donner son avis sur les enquêtes de son mari et prendre la défense, contre tout bon sens, de la pauvre septuagénaire. Ebrayat se joue des clichés sur les supposés soumises et silencieuses femmes corse avec humour tout en y rajoutant une couche sur les rivalités des corse de Bastia/Ajaccio/Corte, etc. Une scène d'ailleurs hilarante ou le malheureux Cervionne tente de confronter les amies de Basilia (ainsi que leurs maris) se transforme en dispute sur les valeures humaines supposées des Corses selon l'endroit où ils sont nés sur l'ile. Goscinny et Uderzo avec leur Astérix en Corse avaient peut-être raison. Ils sont fous ses Corses !.

Les menteuses, Charles Exbrayat, Club des masques, Librairie des Champs-Elysées (1970), 188 pages.

Aucun commentaire: