La vie sur Mars

"Un voisin homme-grenouille.
Des cow-boys qui font leurs courses au supermarché. Un candidat aux élections et son jumeau. Un ninja et des piments. Une femme frigide sous la neige. Une journaliste qui parle à son chat. Un chasseur de japonaises. Un écrivain et la Coupe du monde de football. David Vincent et les Bee Gees. La vie est étrange, parfois."

Quatrième de couverture.


Laurent Graff est un jeune écrivain Français (né en 1968) et parce qu'il faut bien se nourrir : archiviste de profession. D'après la bio de l'éditeur présente en début d'ouvrage, il aurait effectué plusieurs tours du monde et vécu un temps des produits de la mer (marin ou poissonnier on ne saura pas). Sa bibliographie est plus parlante. 
On lui doit Le Cri (En 2006 aux éditions de La Dilettante) ou le célèbre tableau de Edvard Munch fait irruption dans la vie du narrateur. Un roman qui l'a fait remarquer par la critique. Son dernier livre toujours chez le même éditeur : Selon toute vraisemblance (2010) est un recueil de nouvelles. Dans là, aujourd'hui défunte, collection Motifs, Laurent Graff publie consécutivement en 2006 et 2007 deux livres. Une réédition de 2003 en format poche du roman Caravane et un recueil de nouvelles La vie sur Mars.  
Graff en fin observateur du quotidien le retranscrit dans son œuvre y mêlant la  tragédie et la comédie. La vie sur Mars est un mauvais exemple de ce que je viens de vous dire. Les nouvelles de ce recueil tire plus vers le drame que vers la comédie. Laurent Graff enfonçant le clou en indiquant qu'il s'est inspiré de gens qu'il connait ou a connu. 


Voici un petit aperçu des nouvelles de ce livre : 


_La vie de Voisin : Michel Gervis est un bon voisin toujours serviable et muet comme un carpe quand il s'agit de commenter la vie des autres. Sa surprise est totale quand son voisin Pascal, vêtu d'une tenu de plongée l'invite pour la soirée dans son appartement. Il faut dire que tous les soirs Pascal et sa femme Claire se disputent et ils savent que Michel les entend et fait semblant de ne rien savoir.

_La vie de candidat : Gregory Georges n'a pas le moral. Candidat aux élections que l'on donne pour perdant, il se voit vieillir et regarde ses espoirs de grandeur s'amenuiser. Son frère jumeau Chris, l'artiste raté et alcoolique notoire, va lui remonter le moral  d'une manière inattendu. 

_ La vie de salon : Marco Daggada se rend dans les salons d'expositions chasser l’âme sœur. Qu'importe qu'elle ne soit pas française, il entretiendra une relation aphone et téléphonique lointaine. 
Une asiatique ou une africaine de préférence.

<< Ils tombaient d'accord pour dire que les occidentales étaient des emmerdeuses qui vieillissaient mal...>> 
 page 42

_La vie de cow-boy : Bertrand et Christiane Corradini, un couple d'âge mur, se rendent à l’Intermarché le plus proche en tenue Far West. Qu'importe les quolibets, leur passion pour le western est plus forte que la réalité des gens comme il faut. 

_La vie de Ninja et La vie de Frelon
 Alain Gentil est pratiquant d'art martiaux et gardien de musée. Il s'est préparé une soupe aux piments mais il ignore s'il va la consommer. Trop de piments peut être ?
Son voisin est allé à la cueillette au champignon et lui en a offert. Les accommoder sera simple, mais la digestion plus difficile.  

_La vie d'artistes : Trois artistes à différents stades de la renommée se retrouve dans la villa de celui qui a réussi pour passer l'après-midi. Entre les tendances suicidaires de l'un et la dépression galopante de l'autre, les heures s'écoulent. Ensemble ils vont faire la nique à la malchance et préserver leur amitié. 

_La vie de Christine Bonhomme de neige : Christine est frigide plus par choix qu'autre chose. Ce soir elle se rend chez homme pour diner. Elle ignore ce qu'il veut (il est beau et elle y va a contrecœur) sauf une chose elle va y passer. 

_La vie d'écrivain : le Monde souhaite publier des textes d'écrivains professionnels sur le foot. Contacté en dernier recours pour arrondir le chiffre des auteurs, un médiocre écrivain cherche l'inspiration dans son obsession : le sexe.

_La vie de journaliste : Une journaliste accepte les avances d'un écrivain réputé. Aussitôt l'affaire faite, il la largue la renvoyant à ses maigres espoirs de célibataire. 

_La vie de Bee Gees 1, 2 et 3 : David Vincent part à la recherche de quelque chose avec dans la tête des citations des Bee Gees.
         
<< Un Bee Gees, ça ne porte pas de slip. Ça porte un jean très moulant, taille basse, la couture dans la raie... >>  
page 45

 _La vie, mon amour : un homme dans une gendarmerie attend des nouvelles de sa femme accidentée de la route. Pour tenter de calmer ses angoisses, il tente de nouer le dialogue avec le gendarme de garde.


Si je mets de côté les nouvelles La vie de Bee Gees, le constat de ce recueil est des plus dépriment. Les nouvelles ont des conclusions tristes et donnent un coup au moral. L'auteur traite principalement de la solitude et manie l'humour noir pour mieux enfoncer ses personnages dans leurs isolements. Son style d'écriture est bon, seul le sujet de ses nouvelles porte à caution. Apparemment La vie sur Mars est sous antidépresseur. J'ai vraiment hâte de vous parler d'un autre des livres de Laurent Graff parce que celui-ci me fiche le bourdon 

La vie sur Mars, Laurent Graff, Collection Motifs (2007), 108 pages

À bord

Un jour, en début de soirée, alors que j'étais au large des côtes de Patagonie, écoutant une dramatique histoire de fantômes que racontait un des membres de l'équipage, nous entendîmes un affreux mugissement, quelque chose entre le grognement d'un Léviathan et l'éructation d'un Vésuve, et nous vîmes une brillante traînée de lumière à la surface de l'eau.
Le vieux maître d'équipage grisonnant, qui se tenait tout près, s'exclama : " Là, c'est un Poisson du Diable ! ". 

(Quatrième de couverture)



Herman Melville fait partie de ses écrivains que tout le monde a lu (merci à l'éducation nationale). De ces auteurs intemporels fourrés de force dans le crâne de nos jeunes années, deux des œuvres d'Herman Melville se dégagent : Bartleby le scribe et Moby-Dick.
Né en 1819 et troisième fils d'une fratrie de huit, Herman Melville commence à travailler très tôt et multiplie les emplois. D'employé de banque, aux travaux des champs (dans la ferme d'un de ses oncles), à comptable des études dans le commerce de son frère aîné. L'affaire de son frère tournant court, il devient instituteur dans une école de campagne.
En 1839, il s'engage dans la marine pour voir le monde, une année passe et de retour sur la terre ferme, il s'installe à Nantucket dans l'espoir de s'embarquer sur un baleinier. Melville espère visiter le pacifique.
Trois années passées dans les eaux Polynésiennes et quelques désillusions plus tard (une mutinerie et une prise d'otage rien de grave) lui donne envie de revenir en Amérique. Il parvient à se faire engager sur un navire de guerre qui fait direction vers Boston. Enfin dans son pays natal, Melville se concentre sur sa carrière littéraire, en alternance toutefois avec des emplois alimentaires, car il n'obtiendra jamais de son vivant de quoi vivre de ses écrits. Dans le milieu littéraire, il se fait vite une réputation d'explorateur avec ses premiers romans (Taïpi et Omoo basés sur son expérience polynésienne) mais c'est en 1850 avec son roman The Whale (rebaptisé pour la publication américaine Moby-Dick) qu'il obtient la reconnaissance. Cinq années plus tard, il publie dans un recueil de nouvelles : Bartleby le scribe.
Ce que l'on ignore le plus souvent (et que j'ai appris en lisant ce livre) c'est que Melville n'a pas seulement écrit des romans de marins, des nouvelles et des poèmes, il a aussi donné des conférences. Elles traitaient de sujets qu'il maîtrisait. Elles furent un échec cuisant et certaines n'ont pas été lues en public plus de trois fois.
À bord les regroupe en son sein.

<< Certains marins affirment qu'il y a des cornes et d'immenses nageoires, et d'aucun disent qu'il plonge jusqu'aux abysses les plus profonds et remonte en hurlant, avec des bouches nombreuses et largement ouvertes comme le Mississippi. >> (page 21)

Dans les deux premiers textes Les mers du sud (1858) et Le voyage (sous-titré : ses plaisirs, ses misères et ses bienfaits, 1960) narre ses expériences de marins comparant les conditions de vie lors des voyages d'antan à ceux de son époque, ponctuant le tout avec de belles descriptions des poissons rencontrés (voir l'extrait). Dans Tableaux d'une chasse à la baleine (1847) le conférencier devient critique littéraire pour dénoncer le livre d'un de ses contemporains qui racontent une chasse à la baleine (qu'il juge fictive).
Le livre contient une note du traducteur en préambule qui remet dans le contexte ces trois textes. Ce même traducteur à annoter les trois conférences de nombreuses explications que l'on retrouve à la fin du livre. À noter que le livre est illustré de magnifiques représentations de trois mats sur la couverture et entre chaque récit. Un très beau petit livre (malheureusement un peu cher).
Que ce soit pour les fans "complétistes" ou les amateurs des premières œuvre de Melville, À bord est une curiosité recommandable, mais donc le contenu est de l'ordre de l’anecdotique pour le commun des lecteurs.
Un livre à ranger à coté de Taïpi et Oomo qu'il complète fort bien.

A bord, Herman Melville, Traduit de l’américain par Guy Chain, Finitude (05/2011), 80 pages.

84, Charing Cross Road

Par un beau jour d'octobre 1949, Helene Hanff s'adresse depuis New York à la librairie Marks & Co., sise 84, Charing Cross Road à Londres.
Passionnée, maniaque, un peu fauchée, extravagante, Miss Hanff réclame à Frank Doel les livres introuvables qui assouviront son insatiable soif de découvertes. Vingt ans plus tard, ils s'écrivent toujours et la familiarité a laissé place à l'intime, presque à l'amour. 
(Quatrième de couverture)





A lire ce livre biographique, on ne pourra pas dire que la consécration vient facilement. Helene Hanff (1916-1997) n'a connue la gloire qu'à un âge déjà avancé et uniquement au travers de son unique livre 84, Charing Cross Road. C'est un hasard qui lui a donné l'idée de publier la correspondance, qu'elle a tenue avec son libraire pendant 20 ans, sous la forme d'un livre. Scénariste pour la TV américaine et auteure de pièce de théâtre n'ayant jamais sortie de l'anonymat, Helene Hanff a connu le pain noir des gens de lettres toute sa vie. Son livre en offre un aperçu. Publié en 1970, il est encore aujourd'hui un succès de librairie.
84, Charing Cross Road a connu une adaptation au théâtre et une autre au cinéma avec Anne Bancroft et Anthony Hopkins (Imdb).

Le livre de Hanff est tout sauf une recueil de jolies correspondances fictives ou tout est ordonné. Elle est chaotique, parfois difficile à suivre sans pourtant perdre son sujet initial de vue : les livres. Elle parle de beaux livres, les siens et de ceux qu'elle voudrait. Comme la vie, cette correspondance laisse des interrogations en suspend et se révèle cruelle. Hélène commande des livres (le plus souvent des classiques anglais), badine et plaisante avec son flegmatique libraire anglais, puis la correspondance devient plus personnel et les interlocuteurs d’Hélène changent. Chacun y va de sa petite histoire personnelle, venant se confier auprès d'elle et la remercier pour sa bonté (Hanff envoie des colis alimentaires au personnel de la librairie qui sont encore soumis aux restrictions alimentaires d'après guerre).

Le plus incroyable dans cette correspondance reste son incroyable modernité. Helene Hanff l’américaine préfère commander en Angleterre les livres qui lui faut plutôt que de sortir de chez elle (et ainsi quitter sa machine à écrire). Elle ne veut pas se contenter des éditions américaines, si le livre existe, qu'elle juge médiocres et mal traduites.
Ce comportement, toujours d'actualité, rappelle celui de n'importe quel acheteur de produit culturel sur internet. Enfin vous je ne sais pas, mais le mien indubitablement.

Hanff est aussi une femme d'opinion au comportement singulier. Elle trie ses livres chaque printemps et jette (ou donne) ceux qu'elle ne désire plus. Les ouvrages qu'elle décide de garder sont relus régulièrement.  Ce tri choque ses amis sur qui elle porte un regard dur :
<< Mes amis sont soigneux avec les livres. Il lisent tous les best-sellers, ils les parcourent le plus vite possible, en en sautant beaucoup de passages, je crois. Et comme ils ne les relisent JAMAIS, un an après ils ne se rappellent plus un traitre mot. >>
 (page 83)

A noter que les livres qu’Hélène commande à son libraire font l'objet de très pratiques notes du traducteur en bas de pages.
J'ai aimé ce livre, son ambiance d'après guerre et sa correspondance passionnée. L'humour de Hanff omniprésent dans ses lettres est toujours surprenant. Par exemple : elle HURLE sur son libraire à l'aide de phrases en majuscules pour lui réclamer ses livres. 
84, charing cross road touche l'amoureux des livres et de la littérature par son approche humble et réaliste du sujet. Rien que pour ça, il mérite de figurer dans votre pile de livres à lire.

Vous pouvez trouver un autre avis sur le blog de Cachou

84, Charing Cross Road, Helene Hanff, Traduit de l'américain par Marie-Anne de Kisch, Le livre de Poche (2003), Édition originale (1970), 156 pages.