Le train zéro


Une gare perdue au fin fond de la Russie, dans la boue, le froid, les relents de chou et de vodka. Et toutes les nuits, un train qui passe… Nul ne sait d’où il vient, où il va, ni ce qu’il transporte. Dans ce no man’s land isolé du reste du monde vivent des gens qui aiment, espèrent, tuent et meurent, empoisonnés par l’attente d’une réponse qui ne vient jamais, par un mystère qu’il leur est interdit de chercher à connaître sous peine de mort. 
 (Résumé Éditeur)

Paru pour la première fois sous le titre Don Domino (le surnom donné au personnage principal pour sa maitrise du jeu du même nom), Le train zéro est le premier roman de Iouri Bouïda a paraitre en poche dans notre beau pays. Né dans la région de Kalingrad en 1954, Iouri Bouida est un des plus grands auteurs russe contemporain ce qui lui vaut l'honneur d'être publié en grand format dans la prestigieuse collection étrangère "Du monde entier"de chez Gallimard. Ses précédents livres  en français : La fiancée prussienne et autres nouvelles (2005), Yermo (2002) sont disponibles dans cette même collection.  Il existe aussi un recueil de nouvelles : Epitre à ma main  gauche (2010) publié chez la librairie Interférences.

"La Patrie, c'était les autres. C'était pour ça qu'elle était terrible, incompréhensible, et sacrée."
(page 20-21)

Cette gare numéro neuf qui n'a d'existence que pour le passage hebdomadaire de ce mystérieux train zéro. C'est en réalité un purgatoire pour ses habitants. Ils stagnent et mènent une vie sans autre but que celui du salut journalier et obligatoire au train. Ivan Ardabiev, le narrateur, est un orphelin, fils unique d'opposants au régime, que la mère patrie a élevé après que ses parents soient morts. C'est un personnage qui accorde une obéissance aveugle mêlée d'une soumission désabusée à une patrie qui lui a donné un travail et un but dans la vie S'il n'y avait pas son amour pour la belle Fira, la femme juive du chef de gare et ses visites chez les prostituées du rail (pour évacuer sa frustration de ne pas avoir celle qu'il aime...), on pourrait le croire sans émotions.
Les questions que tous les habitants de la station neuf se posent se heurte au représentant du pouvoir en place, le Colonel roux et à sa gâchette facile. Où va le train zéro ? Que transporte-t-il ? Des humains comme le prétende certain ? Ma vérité vaut elle la peine de risquer sa vie ? Le frère de lait (et de bien d'autres choses) d'Ivan connait les réponses car il a suivit le train, mais la révélation du mystère l'a rendu fou.

<< ... Ton serment n'est pas valable Don. Tu as juré sur ta mère, mais tu n'as pas de mère, Don. A part la Patrie. 
_ La Patrie... >>
Don hocha la tête.
<<  La garce. >>
(page 66-67)

Le train zéro est un récit allégorique sur la vie en Russie sous l'ère stalinienne. Ce qui frappe dans ce court roman c'est la tristesse dans laquelle baigne les personnages et l'impression de huit-clos dans lequel ils vivent. Le quotidien est sans espoir et les rapports entre les humains ne sont qu'apparence et paranoïa. La peur de la délation pour un crime commis ou imaginaire empêchant les uns et les autres de vraiment se connaitre ou de s'aimer.  Point de salut ou de passe droit pour Ivan et ses collègues, la vie à la station neuf n'épargnera personne. Dans ce petit monde russe, on dénonce pour ne pas être dénoncé, l'amour est luxe hors de portée et la mort une libération attendue. Que l'histoire soit racontée au passé, par un vieil Ivan nostalgique regardant les derniers habitants quitter la station neuf, rajoute à l’appréhension d'une violence imminente que l'on ressent durant la lecture.
Le livre de Iouri Bouida est à ranger dans la même section que le Sniper de Pavel Hak, la rangée des livres qui n'aiment pas être simple, qui se moque de son lecteur en ne le caressant pas dans le sens de sa lecture. 
Pourtant, bien que plus léger que Sniper sur les descriptions de sa violence, le train Zéro est loin d'être une promenade de santé, il traine plutôt la sienne derrière les oripeaux de la misère humaine, moins graphique, mais tellement plus proche de nous.

Le train ro, Iouri Bouïda, Traduit du Russe par Sophie Benech, Collection L'imaginaire Gallimard, Gallimard (01/2012), Edition originale (1997),  128 pages.